23 juin 2005 4 23 /06 /juin /2005 23:00

 

Que représente pour vous Radio-Courtoisie?

 

Pierre Chaunu

de l'Institut

(Les livres du jour: "Les Mardis de la mémoire". Tous les mardis à 10h45)

Avant de tenter de répondre, il m'a fallu réprimer un instant de panique, lutter contre un sentiment de pudeur froissée. Courtoisie et pudeur sont des valeurs - le mot est à la mode - obsolètes dont il n'est pas convenable, peu « correct » de faire état. Il n'est pas facile de dire bien ce qu'on aime, moins encore ce pourquoi on aime. Une grande Dame que nous admirons n'a-t-elle pas parlé de ferveur? Ferveur, oui, elle est des deux côtés du micro.

Alors que dire ? Puisque les réponses qui comptent, celles des auditeurs et celles de nos invités sont déjà formulées, et que, pour l'essentiel, tout a été dit, parfaitement dit par celui qui, depuis le premier jour, a porté l'édifice sur ses épaules, Jean Ferré. J'adhère totalement à ce qu'il a écrit. Dans ces conditions, il est bien difficile d'éviter le « bis repetita non placet. » La question précise : « En tant que patron d'émission » Patron (!?) oui, puisque ma liberté est totale, le choix du sujet, des intervenants... m'appartient, sans que personne m'ait jamais rien suggéré, ni, a fortiori, censuré. Une liberté aussi totale est exaltante et difficile à vivre, puisque la liberté vraie ainsi conçue n'a d'autres limites que celle; qu'elle s'impose à elle-même et qu'impose le respect de l'autre, et d'abord de l'auditeur, le désir sincère de ne pas blesser. La liberté vraie, celle qui appartient à la tradition chrétienne à laquelle je me rattache, est liberté de donner, de construire, non de salir, abîmer, détruire. Elle suggère d'écarter la dérision, ce recours misérable qui blesse ceux qui en font usage, sauf comme arme ultime pour faire tomber le masque des fourbes. Se conformer donc au principe cicéronien de ne dire que la vérité et de ne jamais retenir ne serait-ce qu'une petite part de la vérité.

Ce qui pose, aujourd'hui, comme avant-hier plus qu'hier, de redoutables problèmes. La règle d'or est de ne pas s'écarter de la vieille règle universitaire qui voulait que l'on évitât de s'aventurer dans ce qu'on ne maîtrise pas. On ne peut éviter toutefois de prendre quelque risque. A condition de bien marquer les limites entre la thèse et l'hypothèse, de ne pas confondre le quasi définitif avec la pierre d'attente. « Les Mardi de la mémoire » , même si on l'a dit par boutade sympathique, ne sont ni Radio-Sorbonne, ni Radio-Collège-de-France. Quand les meilleurs spécialistes viennent nous entretenir de leurs travaux, ils le font toujours avec le souci, je n'ai pas besoin de le leur rappeler, d'un public plus large et moins averti que leurs disciples. Mon but est de m'informer et de m'instruire avec nos auditeurs, de décloisonner, de faire circuler un peu mieux ce qui ne remplit pas les colonnes de la mauvaise vulgarisation, celle qui abaisse, et de fournir des éléments de connaissance assimilée que chacun peut intégrer au gré de ses besoins, de sa culture et de ses pensées. En fait, je m'efforce de faire ce que d'autres machines tellement plus riches en moyens ne font pas toujours soit par crainte de l'audimat, soit en raison des réseaux de convenances qu'il faut, pour durer, éviter de froisser.

Je réponds, enfin, à la question: dire pourquoi j'apprécie tant la chance qui m'est offerte. Depuis un peu plus de dix ans, grâce à Jean Ferré, à la fidélité des auditeurs et à leur patience, j'ai eu le privilège, sans jamais faillir à ma promesse, de m'entretenir cinquante-deux fois une heure durant, chaque année, sur les ondes, avec des auteurs heureux de faire connaître leur oeuvre, déjà consacrée, ou, à mon sens, digne de l'être. Rediffusés trois fois dans la semaine, ces entretiens permettent, sans hâte, de faire le tour d'une question et de donner le désir de poursuivre et d'approfondir avec l'ouvrage de l'auteur, quand lui et moi avons su répondre à l'attente. Ces « Mardis de la mémoire » totalisent un peu plus de deux mille heures d'émission en dix ans.

Quand on a choisi et passionnément aimé un métier qui s'apparente à une vocation, qui est toute de lecture attentive ininterrompue, de réflexion, de recherche et de parole, quand entré dans la soixante-quinzième année de son âge, alors que les espaces de parole institutionnels ont tendance à se fermer, quand on éprouve le besoin de dire autre chose que ce qu'il est séant d'ânonner, disposer d'un espace d'authentique liberté n'a pas de prix. Pouvoir exprimer ce qui vous tient à coeur, ce qui vaut la peine d'être dit pour le bien commun, et - laissez-moi rêver - pour le bien de ceux qui, peut-être, après nous, vivront, parmi ceux qui, en petit nombre, auront réussi à contourner les obstacles que nos sociétés, désormais, déploient pour empêcher de naître. Le bruit n'est pas la parole. Les techniques au service de la communication ont, en cinquante ans, progressé plus que dans les dix mille ans qui précèdent. Elles n'ont pas entraîné un progrès des espaces de liberté. Les interdits se multiplient, là où on ne les attendait pas.

Essayez, pour vous en convaincre, de faire savoir que la transmission de la vie humaine ne sera plus assurée, sans qu'interviennent un changement radical et la reconstruction en priorité d'un système de valeurs à partir de données contenues, pour l'essentiel, dans un ancien héritage. Je doute que vous y parveniez.

La vérité vraie, parfois désagréable à entendre, dispose rarement de grands moyens. A l'Est, dans une expérience récente, elle disposait du samizdat (1). Mon ambition, je la crois partagée, est de contribuer à un nouveau samizdat, au bénéfice d'une large part de vérité sacrifiée, à savoir que la vie a un sens, et qu'elle vaut la peine d'être vécue, que ces instants ne sont pas perdus... et qu'il convient de le faire savoir.

Pierre Chaunu

(1) Sam-izdat, un des mots ruées passés aujourd'hui dans toutes les langues. Auto-édition clandestine, au péril sinon de la vie du moins de lourdes peines dans ces camps de travail forcé et de torture par la faim, le froid et les coups, que l'on désigne sous le nom de Goulag.

Le samizdat est un mode de résistance intellectuelle dans un système où le Parti-Etat contrôle tout et réserve le privilège de l'édition et des ondes aux auteurs soumis aux ordres changeants de la ligne partisane.... L'auto-édition dans les pays du bloc communiste, à partir des années 60 et 70, s'organise et se développe avec de pauvres moyens sur un mauvais papier. Les premières oeuvres de Soljenitsyne sont des fleurons du samizdat. Le communisme-Goliath, une des deux oppression les plus sanglantes de l'histoire, et quant au nombre des morts largement la première, a finalement été vaincu par le petit David-Samizdat. Nous sollicitons l'honneur de combattre dans ses rangs. (Note de l'auteur).

 

catégorie : » Généralités

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